
◆ DÉCRYPTAGE FIGURANTS.COM
Comment deux amis espagnols ont inventé, en sept jours et seize minutes, le cinéma-attentat — et pourquoi ce court-métrage surréaliste de 1929 reste aussi déroutant aujourd’hui qu’à sa première.
Il avait des pierres dans les poches. Derrière l’écran blanc de la première salle où Un Chien Andalou allait être projeté, Luis Buñuel attendait la révolte. Dans la salle : Picasso, Jean Cocteau, André Breton, quelques aristocrates, des artistes du Tout-Paris. Sur l’écran, dans quelques secondes, allait apparaître une image qu’il n’avait jamais montrée à personne. Une lame de rasoir. Un oeil ouvert. Le tranchant qui s’approche. Buñuel avait préparé ses pierres pour les lancer sur la foule quand la foule se lèverait pour partir. La foule n’est pas partie. Elle a applaudi.
Ce paradoxe — le film conçu pour attaquer son spectateur, acclamé par ce même spectateur — dit quelque chose d’essentiel sur Un Chien Andalou, sur le surréalisme, et sur ce que peut faire le cinéma quand il décide de ne plus se soumettre à la raison. Quatre-vingt-dix-sept ans après sa sortie, ce court-métrage de Buñuel et Salvador Dalí n’a rien perdu de sa puissance de dérangement. C’est une des rares oeuvres dont on peut dire, sans exagérer, qu’elle a changé les règles du jeu pour toujours.
L’histoire commence une décennie avant le film, dans les couloirs de la Residencia de Estudiantes de Madrid. Cette pension d’étudiants est, au début des années 1920, le carrefour intellectuel le plus vibrant d’Espagne. Luis Buñuel, Salvador Dalí et le poète Federico García Lorca y partagent une amitié fusionnelle, nourrie de provocations, de lectures et d’une curiosité commune pour les mouvements d’avant-garde qui secouent alors l’Europe.
Dadaïsme, surréalisme, expressionnisme : ces trois jeunes hommes absorbent tout, comparent, débattent et rivalisent. Dalí a déjà trouvé son terrain — la peinture. García Lorca, la poésie et le théâtre. Buñuel, lui, est encore à la recherche. Il aime le cinéma. À Paris où il s’installe en 1925, il travaille comme assistant réalisateur auprès de Jean Epstein et rédige des critiques. Ce qui le frappe, ce n’est pas le cinéma populaire : c’est l’oeuvre de Fritz Lang — notamment Les Trois Lumières (1921), avec sa figure de la Mort coiffée d’un chapeau à larges bords. L’expressionnisme allemand lui montre qu’un film peut agir comme un rêve, distordre le réel, créer une peur qui ne doit rien à la logique narrative.
En 1929, Buñuel rend visite à Dalí en Catalogne. Les deux amis s’enferment durant sept jours avec une consigne simple et radicale : ne retenir que les images surgies de rêves réels, et rejeter systématiquement toute image susceptible d’être expliquée, interprétée ou symbolisée rationnellement.
Le scénario naît de deux rêves précis. Buñuel a rêvé d’une main couverte de fourmis. Dalí a rêvé d’un oeil tranché par la lune. Ces deux images deviennent les points d’ancrage d’un film qui ne raconte rien — ou plutôt, qui raconte l’inconscient à l’état brut. C’est ce qu’André Breton appelle dans son Manifeste du surréalisme l’automatisme psychique :
« une dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. »
Le tournage a lieu à Paris pour un budget d’environ 25 000 francs, financé par la mère de Buñuel. Le résultat dure seize minutes. Seize minutes d’images qui refusent de s’expliquer.

Résumer Un Chien Andalou est une tentative vouée à l’échec, et c’est voulu. Pourquoi ? Parce que le film est construit pour déjouer toute tentative d’appropriation rationnelle. C’est une succession de plans sans lien causal : un homme pique une main coupée à terre avec un bâton. Un autre traîne deux pianos sur lesquels pourrissent deux ânes — et derrière lui, deux prêtres jésuites, dont l’un est joué par Dalí lui-même. Un poil de bras féminin apparaît soudain sur un visage masculin.
Les intertitres soulignent ce refus de toute logique narrative. Une femme se fait trancher l’oeil. Le carton suivant annonce : « Huit ans plus tard. » La même femme réapparaît, l’oeil intact. Un autre carton, intercalé entre deux plans manifestement continus, indique : « Seize ans avant. » Buñuel et Dalí se jouent du spectateur — non pas méchamment, mais pour le forcer à regarder autrement.
Ce que le film dit sur le corps à l’écran mérite qu’on s’y arrête. Dans Un Chien Andalou, les corps n’ont pas de psychologie. Ils n’ont pas de motivations. Les comédiens n’interprètent rien — ils exécutent des gestes que l’inconscient a dictés. Buñuel lui-même tient le rasoir dans la séquence d’ouverture. Dalí joue un prêtre. Ce sont des figurants de leur propre rêve. Le film pose ainsi une question brûlante pour quiconque s’intéresse à la figuration au cinéma : qu’est-ce qu’un corps à l’écran, dépouillé de personnage, de récit, de motivation ? La réponse de Buñuel : quelque chose d’aussi puissant que n’importe quel premier rôle — à condition que le réalisateur ose l’utiliser autrement.
La projection a lieu dans un salon privé parisien. Buñuel, caché derrière l’écran, les pierres dans les poches, est prêt. Ce qu’il ne sait pas, c’est que les Surréalistes vont reconnaître immédiatement l’un des leurs. Le film est accueilli par une ovation. Picasso et Cocteau applaudissent. Breton et ses amis font de Buñuel et Dalí de nouveaux membres du mouvement. Un Chien Andalou restera à l’affiche huit mois d’affilée.
Buñuel en est, selon ses propres aveux, légèrement déçu. Il voulait un scandale pur. Son film suivant, L’Âge d’or (1930), allait finir par le lui offrir : l’oeuvre est interdite moins d’une semaine après sa première, des groupes nationalistes saccagent le cinéma qui la projette, et le film restera banni pendant cinquante ans. C’est dans L’Âge d’or que la formule annoncée dans Un Chien Andalou se concrétise le plus violemment :
« Le film n’a pas l’intention d’attirer ni de plaire au spectateur. Au contraire, il l’attaque dans la mesure où il appartient à une société avec laquelle le surréalisme est en guerre. »
Cette phrase pourrait sembler datée. Elle ne l’est pas.
Le projet surréaliste n’a pas renversé la morale bourgeoise. Buñuel lui-même le reconnaissait, avec l’humour qu’on lui connaît. Mais le surréalisme a infiltré le cinéma à un niveau si profond qu’on ne peut plus regarder certains films sans sentir sa trace. David Lynch cite Buñuel en référence directe pour Eraserhead et Mulholland Drive — ces longs-métrages qui déroulent leur logique de rêve sans jamais s’en excuser. Le cinéma d’horreur corporelle de David Cronenberg, avec son obsession du corps transformé et agressé, porte la même cicatrice.
Plus largement, Un Chien Andalou a légitimé l’idée que le cinéma pouvait se passer de récit, que la puissance d’une image n’était pas subordonnée à sa place dans une intrigue. C’est une permission que des générations de cinéastes ont utilisée — en connaissance de cause ou non. Dans les clips musicaux, dans le cinéma expérimental, dans la publicité audacieuse, la trace de Buñuel est partout, même quand personne ne le nomme.
L’image de l’oeil tranché, elle, n’a pas vieilli. Elle demeure, avec le couteau de Psychose de Hitchcock, l’une des séquences les plus immédiatement reconnaissables du septième art. Pour une oeuvre de seize minutes, tournée sans argent par deux inconnus qui n’avaient encore rien fait, c’est une longévité qui mérite plus que de l’admiration. Elle mérite d’être comprise.
Si vous cherchez à travailler dans le cinéma — comme figurant, comme comédien ou dans la production — savoir d’où vient le langage cinématographique fait partie du métier. Un Chien Andalou est l’un de ces films fondateurs que l’on voit en seize minutes et que l’on n’oublie pas. Toutes les annonces de casting cinéma disponibles sur Figurants.com sont pour des productions qui, à leur façon, héritent de ce geste fondateur.
Un Chien Andalou est un court-métrage surréaliste de seize minutes réalisé en 1929 par Luis Buñuel et Salvador Dalí. Premier film officiellement accepté par le mouvement surréaliste, il est composé d’une succession d’images irrationnelles tirées de rêves réels des deux auteurs, sans intrigue narrative au sens traditionnel.
Parce qu’il s’ouvre sur la scène d’un oeil humain tranché au rasoir — image d’une violence frontale sans précédent dans l’histoire du cinéma. Buñuel lui-même tient le rasoir à l’écran. La séquence avait été conçue pour provoquer la fuite du public, qui au contraire applaudit longuement lors de la première en 1929.
Le film n’a pas de sens au sens narratif ou symbolique voulu. Buñuel et Dalí ont appliqué le principe surréaliste d’automatisme psychique : chaque image devait surgir spontanément de l’inconscient, sans contrôle de la raison. Chercher un message caché est en contradiction directe avec l’intention des auteurs.
En sept jours, enfermés dans la maison de Dalí en Catalogne. La règle : n’accepter que les images issues de rêves réels, rejeter toute image susceptible d’avoir une explication rationnelle. Le tournage s’est déroulé à Paris pour un budget d’environ 25 000 francs, financé par la mère de Buñuel.
Considérable. Le film a ouvert la voie au cinéma expérimental qui refuse la narration conventionnelle. On retrouve son empreinte chez David Lynch, Michel Gondry, David Cronenberg. L’image de l’oeil tranché reste l’une des plus citées et détournées de l’histoire du septième art.