Casting Eternal Sunshine of the Spotless Mind : Jim Carrey contre son image et le pari de Michel Gondry
Comment Gondry a reuni Jim Carrey, Kate Winslet et Elijah Wood pour construire l’un des castings les plus audacieux du cinema independant americain
Ce matin de fevrier 2004, une silhouette solitaire marche sur une plage enneigee de Montauk. L’homme ne sait pas vraiment pourquoi il est la. La femme aux cheveux orange qui apparait quelques minutes plus tard non plus. Vingt-deux ans apres sa sortie, comme certains films independants recents qui continuent de s’imposer dans les conversations, le film de Michel Gondry n’a pas pris une ride. Ce qui est remarquable dans ce film, ce n’est pas seulement le script delirant de Charlie Kaufman ni la mise en scene surrealiste de Michel Gondry. C’est son casting. Un casting qui aurait pu etre une catastrophe et qui est devenu une lecon fondamentale sur ce que le cinema peut faire quand il choisit les mauvaises personnes pour les bonnes raisons.
Jim Carrey en homme ordinaire : le pari le plus risque de la decennie
En 2003, Jim Carrey est l’un des acteurs les mieux payes du monde. Il vient d’enchainer The Truman Show, Man on the Moon et The Majestic, trois tentatives de bifurcation vers le drame serieux. Aucune n’a convaincu totalement. Quand Michel Gondry et Charles Kaufman lui proposent Joel Barish, un graphiste efface, introverti, incapable d’exprimer ses emotions, les agents conseilleront probablement le refus. Joel ne fait pas rire. Joel ne crie pas. Joel souffre en silence, remplit des journaux intimes, prend des trains pour Montauk pour des raisons qu’il ne comprend pas lui-meme.
Le pari est total. Et il fonctionne pour une raison precise : les grands comiques ont souvent une tristesse en eux que le public percoit sans pouvoir la nommer. Dans les premieres minutes, le CinemaSins admet, contre son gre :
« I have been struggling not to take a sin off for how amazing both Jim and Kate are in this already. Such a failure. »
Cette concession involontaire dit tout. Carrey n’imite pas le drame. Il le vit, avec ses epaules basses, son regard fuyant, sa maladresse de chien battu que les scenaristes appellent le “wounded puppy” et qui devient la signature du personnage.
Kate Winslet en Clementine : l’antithese de Titanic
En 2004, Kate Winslet est l’actrice des corsets et des robes a crinoline. Titanic, Sense and Sensibility, Jude, Holy Smoke : son registre dominant est celui de la femme contenue, lyrique, souvent tragique. Clementine Kruczynski est tout l’inverse. Elle porte ses etats d’ame dans la couleur de ses cheveux, passe du bleu au rouge au vert selon ses humeurs, dit ce qu’elle pense avant meme d’avoir termine de le penser, boit trop vite et trop souvent.
CinemaSins consacre une de ses rares sincerites au personnage :
« She’s a heavenly creature and she knows it. »
Cette remarque glissee dans la serie habituelle de moqueries dit quelque chose d’essentiel. Winslet apporte a Clementine une energie animale et libre qui n’est jamais calculee. Elle change de registre en une seconde, de l’eclat au desespoir, sans que la couture se voit. L’Oscar du Meilleur Scenario qu’a remporte le film ne raconte qu’une partie de l’histoire. Winslet, nommee Meilleure Actrice, n’a jamais ete aussi bruyamment presente a l’ecran.
Le contraste entre les deux protagonistes est le moteur du film. Un homme qui retient, une femme qui deborde. Mettre Carrey et Winslet ensemble, c’est creer une friction qui n’a pas besoin d’etre ecrite : elle existe dans la geometrie meme de leurs corps.
Elijah Wood, Mark Ruffalo, Kirsten Dunst : le support cast comme commentaire
Le reste du casting est une serie de choix aussi deliberes. Elijah Wood vient de terminer la trilogie Le Seigneur des Anneaux. Son image de Frodon Sacquet, heros pur et presque immacule, est au sommet de sa valeur symbolique. Gondry le choisit pour jouer Patrick, un technicien de Lacuna Inc. qui s’approprie les souvenirs de Joel pour seduire Clementine. CinemaSins, implacable :
« Trying to break out of your squeaky-clean childhood image and broaden your range beyond just being Harry Potter. Sorry, dude. The only way that’s possible is if you had never starred in the Potter movies at all. »
La boutade touche quelque chose de reel. Le malaise que provoque Patrick vient precisement de la candeur habituelle de Wood. On croit encore a la bonte de Frodon quand Patrick commence a traverser des lignes ethiques de plus en plus claires. Ce decalage est un effet de casting pur, non ecrit, non joue : il emerge de l’histoire que le public projette sur l’acteur.
Mark Ruffalo, lui, joue Stan, le technicien decontracte qui boit des Rolling Rock pendant les procedures cerebrales et sort avec Kirsten Dunst. Le CinemaSins lui consacre la formule « Discount Mark Ruffalo » — une blague a l’envers puisque Ruffalo joue Ruffalo, dans toute sa nonchalance un peu molle qui deviendra sa marque de fabrique pour les vingt annees suivantes. Comme dans I Play Rocky, l’acteur porte dans ses traits memes l’histoire qu’on lui demande de raconter.
Kirsten Dunst incarne Mary, la receptionniste amoureuse de son patron, personnage que le film traite avec une ambivalence notable. CinemaSins reconnait avec une honnetete bizarre : « I love watching Kirsten Dunst in anything, and she’s solid in this movie. » Gondry lui donne peu de scenes mais leur donne du poids : la scene ou elle danse seule dans l’appartement sur Mr. Blue Sky d’ELO est probablement la plus libre du film, et Dunst y met une joie qui n’appartient qu’a elle.
Charlie Kaufman et le casting comme metaphore
Le script de Kaufman pose une question que le casting repond sans le savoir : peut-on effacer une personne de sa memoire si tous les acteurs du souvenir sont graves dans leur presence physique ? La reponse est non. On n’efface pas Kate Winslet. On n’efface pas la silhouette desarticulee de Jim Carrey dans un couloir d’hopital. Le casting rend la promesse du film operatoire.
Gondry ne cherche pas des acteurs qui jouent “bons”. Il cherche des acteurs dont la presence soit une information. Carrey dit quelque chose sur la solitude des hommes droles. Winslet dit quelque chose sur la liberte des femmes qu’on aime trop vite. Wood dit quelque chose sur la corruption des apparences. Ruffalo dit quelque chose sur l’indifference professionnelle. Dunst dit quelque chose sur les amours mal places. Le film n’a pas a expliquer ces choses. Il les programme dans sa distribution et les laisse fonctionner.
C’est ce que le CinemaSins resuma, a sa maniere oblique, en marmonnant devant l’ecran :
« holy shit this movie is layered like a therapeutic lasagna. »
Ce que ce casting apprend aux acteurs d’aujourd’hui
Vingt-deux ans apres la sortie du film, comme le casting de Troie de Wolfgang Petersen fut revele en decalage avec les attentes du public, le film de Gondry pose une question toujours actuelle pour les comediens qui cherchent a sortir de leur case. La case existe pour une raison : elle rassure les producteurs, elle rassure le public. Mais les carrieres les plus longues sont celles qui ont su la casser au bon moment, avec le bon collaborateur.
Jim Carrey n’a pas ecrit son contre-emploi. Il n’a pas force un realisateur a le prendre. Il a repondu a une proposition precise, portee par un scenariste qui ne pensait pas en termes de box-office et un metteur en scene qui ne pensait pas en termes d’image de marque. Le casting d’Eternal Sunshine est une histoire de confiance mutuelle entre des artistes qui acceptaient tous de perdre quelque chose — une image, une securite, une lisibilite — pour gagner une verite.
Pour les figurants et les comediens emergents, la lecon est moins glamour mais tout aussi utile : chaque role joue contre son image naturelle est un acte de langage. Il dit au marche : je ne suis pas que ca. Il ne garantit pas le succes. Mais il ouvre un espace.
Questions frequentes
Pourquoi Jim Carrey a-t-il accepte le role dans ce film ?
Jim Carrey cherchait a sortir de son image de comique depuis le milieu des annees 1990. Le role de Joel Barish, personnage introverti et melancolique, lui offrait un contre-emploi radical que le script de Charlie Kaufman et la direction de Michel Gondry rendaient impossible a refuser.
Qu’est-ce que le contre-emploi dans le casting cinema ?
Le contre-emploi consiste a choisir un acteur radicalement oppose a son image habituelle. Jim Carrey, roi de la comedie physique, incarne Joel Barish, un homme discret et blesse. Ce choc d’image produit une intensite dramatique que l’attendu n’aurait pas fournie.
Qui a compose la distribution du film ?
Le casting a ete assure par la directrice Michelle Guish. Le film reunit Jim Carrey, Kate Winslet, Elijah Wood, Mark Ruffalo, Kirsten Dunst et Tom Wilkinson. Chaque choix represente une prise de risque deliberee contre l’image habituelle des acteurs concernes.
Pourquoi Elijah Wood a-t-il ete choisi pour jouer Patrick ?
Elijah Wood venait de terminer la trilogie du Seigneur des Anneaux. Son image de heros pur rendait son personnage de Patrick. un technicien aux intentions douteuses, d’autant plus troublant. Gondry le choisit precisement parce que son image contrastait avec les agissements du personnage.
Quel a ete le succes critique et commercial du film ?
Eternal Sunshine of the Spotless Mind a remporte l’Oscar du Meilleur Scenario Original en 2005. Kate Winslet a ete nommee Meilleure Actrice. Le film a rapporte 72 millions de dollars pour un budget de 20 millions, et reste aujourd’hui une reference du cinema independant americain.




