◆ FIGURANTS.COM · CINÉMA

Klara et le soleil : Jenna Ortega, la machine qui imite l’humain

Taika Waititi confie à une star de chair le rôle d’une intelligence artificielle. Derrière la machine qui observe les hommes, une fable sur le métier de comédien à l’heure de l’IA.

FIGURANTS.COM · 23 OCTOBRE 2026 · CINÉMA

On a confié à une comédienne de vingt-trois ans un rôle qui tenait en une consigne presque impossible : jouer un être dont le métier est de regarder les autres vivre. Pas de larmes qui montent toutes seules, pas de colère qui déborde. Une attention pure, posée sur les humains comme on pose une caméra. Jenna Ortega a dit oui.

Le casting de Klara et le soleil est devenu, sans le chercher, le portrait le plus net qu’un film grand public ait tracé cette année du métier de comédien, et de ce qui le menace. Sorti dans les salles françaises le 21 octobre, le long-métrage de Taika Waititi adapte un roman de prix Nobel et pose une question qui hante aujourd’hui tous les plateaux.

Une Amie Artificielle, ou le figurant poussé à sa limite

Klara n’est pas une héroïne de plus. C’est une AF, une Amie Artificielle, une machine solaire posée en vitrine d’un magasin, qui attend qu’une famille la choisisse. Elle observe. Elle enregistre la façon dont une mère pose sa main sur une épaule, dont une adolescente détourne le regard quand elle a peur. Puis elle reproduit.

Le roman de Kazuo Ishiguro, paru en 2021, posait déjà la question sous une forme douce et glaçante. Que vaut une présence qui n’est là que pour accompagner ? Ishiguro, prix Nobel de littérature, reste producteur exécutif du film et veille sur cette ambiguïté. Klara existe pour combler un vide, celui de Josie, une adolescente malade qu’un futur obsédé par le génie génétique a fragilisée.

Cette fonction, le cinéma la connaît par cœur. Sur un plateau, la silhouette qui traverse le fond du plan, le figurant qui anime un café, le comédien de complément qui donne la réplique hors champ : tous accompagnent sans exister pleinement. Ils rendent le monde habité. Klara fait exactement cela, poussé jusqu’au vertige. Elle n’a pas de désir propre, seulement celui d’être utile à l’humain qu’elle sert.

Jenna Ortega, star humaine qui joue l’absence

Le choix d’Ortega dit tout de l’étrangeté du projet. Révélée par Mercredi, devenue en trois ans l’un des visages les plus bankables de sa génération, elle accepte un rôle construit sur le retrait. Pas de punchline, pas de regard caméra complice. Une comédienne de chair et de présence, engagée pour incarner une intelligence artificielle qui, elle, apprend à imiter la chair et la présence.

Le résultat divise. Après l’avant-première au festival de Londres, le 15 octobre, la presse britannique a étrillé le film. The Guardian, The Times et The Telegraph ont dégainé un sur cinq, The Independent un timide deux sur cinq. Le critique du Times a parlé d’un sentimentalisme appuyé et jugé la prestation d’Ortega « fade ». Rotten Tomatoes affichait vingt-cinq pour cent d’avis positifs à quelques jours de la sortie.

Il y a pourtant quelque chose d’injuste dans le reproche. On attendait d’Ortega une machine, on lui reproche d’avoir joué une machine. Le vide qu’on lui prête est peut-être le sujet même du film. Un comédien qui joue l’absence marche sur un fil : trop d’intériorité et l’illusion du robot s’effondre, pas assez et l’on parle de jeu éteint. Ce procès, tout acteur de composition l’a subi un jour.

L’IA qui imite l’humain, angoisse directe du plateau

Le film arrive au pire moment, ou au meilleur, selon l’endroit où l’on se tient. Car la fiction de l’Amie Artificielle recoupe une peur très concrète dans les studios. La machine qui observe l’humain pour le reproduire, c’est aussi l’outil qui commence à peupler les arrière-plans numériques, à cloner des visages, à fabriquer des foules sans convoquer personne. Ce que Klara fait par amour, des producteurs rêvent de le faire pour économiser des cachets.

La profession le sait. Les métiers de la figuration cinéma sont en première ligne, parce qu’une silhouette est, sur le papier, ce qu’un algorithme remplace le plus facilement. On l’a déjà vu ailleurs, quand le casting a servi à ressusciter des fantômes à l’écran plutôt qu’à engager des vivants. Klara et le soleil met un visage, celui d’Ortega, sur cette bascule.

Ce que Klara fait par amour, l’industrie rêve de le faire pour économiser des figurants.

Waititi, lui, refuse le registre de la peur facile. « Il n’y a pas de grand retournement où les robots se mettent à massacrer tout le monde », prévient-il. Son androïde n’est pas une menace, c’est un miroir. « Les humains sont assez difficiles à aimer, confie le cinéaste. Nous sommes bizarres et antipathiques. Erratiques, déraisonnables, imprévisibles. » Klara, elle, nous aime quand même. C’est peut-être ça, le plus troublant.

Un casting prestige autour d’une machine

Autour d’Ortega, Waititi a réuni une distribution qui rappelle que ce film reste un objet de studio ambitieux. Amy Adams incarne Chrissie, la mère de Josie, rôle de femme rongée par la peur de perdre son enfant. Mia Tharia, révélation du projet, joue Josie. Aran Murphy campe Rick, l’ami et premier amour de l’adolescente. Natasha Lyonne apparaît en gérante du magasin, Steve Buscemi et Rachel House complètent une galerie de seconds rôles soignés.

Simon Baker avait tourné dans le rôle du père, Paul, avant que ses scènes ne soient coupées au montage, rappel brutal que, même pour une tête d’affiche, le plan final décide seul. À l’opposé, quand Hollywood confond stars et comédiens, la frontière entre l’icône et le personnage devient plus poreuse encore.

La fabrication, elle, respire le soin. Michael Giacchino signe la musique, sa quatrième collaboration avec Waititi après Jojo Rabbit. L’image est confiée à Mike Berlucchi, le tournage a eu lieu en Nouvelle-Zélande, du côté de Wānaka et d’Auckland, dès le début 2024. Columbia Pictures et 3000 Pictures produisent, aux côtés de Heyday Films, la maison de David Heyman. En France, Sony Pictures Releasing France distribue le film depuis le 21 octobre, pour une durée d’une heure cinquante-six.

Tears and Rain, l’ombre de Blade Runner

Un détail amuse les cinéphiles : le titre de travail était Tears and Rain, écho direct au monologue le plus célèbre de Blade Runner, ce réplicant qui pleurait ses souvenirs voués à disparaître comme des larmes dans la pluie. Waititi savait exactement dans quelle lignée il inscrivait sa machine sensible, celle des androïdes qui en savent plus sur l’humanité que les humains eux-mêmes.

Le cinéaste assume d’ailleurs un récit sans action. « C’est une histoire où il ne se passe presque rien, tout s’écoule », dit-il, comme un défi lancé au spectateur habitué aux blockbusters. Pari risqué pour une sortie d’automne, alors que le public cherche surtout du frisson. Reste à savoir si la France, elle, voudra bien ralentir le temps d’un film qui demande qu’on regarde, simplement, une machine apprendre à aimer.

Questions fréquentes sur Klara et le soleil

Qu’est-ce que Klara et le soleil ?

Klara et le soleil est un film de science-fiction réalisé par Taika Waititi, adapté du roman de Kazuo Ishiguro paru en 2021. Il suit Klara, une Amie Artificielle conçue pour tenir compagnie aux adolescents, achetée pour veiller sur Josie, une jeune fille malade.

Pourquoi un robot au casting ?

Parce que le rôle de Klara repose sur l’observation : une machine qui apprend à être humaine en imitant les gestes, les regards et les émotions de ceux qui l’entourent. C’est précisément le travail d’un comédien qui compose un personnage, ce qui rend ce casting aussi juste que vertigineux.

Qui compose la distribution de Klara et le soleil ?

La distribution réunit Jenna Ortega dans le rôle de Klara, Amy Adams en Chrissie, Mia Tharia en Josie, Aran Murphy en Rick, ainsi que Natasha Lyonne, Steve Buscemi et Rachel House. Simon Baker avait été filmé dans le rôle du père avant que ses scènes ne soient coupées.

Quand Klara et le soleil sort-il en France ?

Le film est sorti dans les salles françaises le 21 octobre 2026, distribué par Sony Pictures Releasing France, après son avant-première au festival de Londres le 15 octobre. La sortie américaine est fixée au 23 octobre.

Reste cette image, au fond, qui dit tout du cinéma contemporain : une machine derrière une vitrine, qui nous regarde vivre pour mieux nous ressembler. Klara apprend l’humain comme un figurant apprend un plateau, par imitation patiente. La question n’est plus de savoir si la copie sera parfaite. Elle l’est déjà presque. La question, désormais, c’est de savoir à qui l’on confiera encore le soin d’habiter le cadre.

@JOF

BANDE-ANNONCE OFFICIELLE